Disparition de Mehdi Charef : un parcours entre éthique et esthétique... Par Fabrice Venturini

Critique cinéma: Rembobimage
Mehdi Charef
Tout commence par quelques mots griffonnés dans la chambre d'un foyer de jeunes travailleurs ; quelques mots, puis quelques poèmes. L'un d'eux s'intitule " Banlieue " ( comme la chanson de Karim Kacel ). En rupture familiale à 16 ans et demi, l'adolescent échoue ponctuellement dans quelques bars du quartier jusqu'au jour où...il n'a pas assez d'argent pour payer et où le patron, miraculeusement, laisse partir l'adolescent sans régler. Une leçon pour lui, qui se promet de ne jamais revivre ce genre de honte tue. La même année, il découvre " Le thé au harem d' Archimède " au cinéma et s'effondre en fin de séance : l'émotion est trop forte, le sujet trop vrai. Cette histoire, ces images, entrent en résonance avec sa vie, avec les êtres qu'il a croisés au foyer ; il envoie ses poèmes au Mercure de France où Mehdi Charef a publié son roman dans l'espoir que ce dernier lui réponde : quelques semaines plus tard, et en plein succès personnel, le réalisateur lui écrit et vient, à l'improviste, à sa rencontre dans le foyer de Châtillon...C'est ainsi que naîtra plus tard " La poétique du pré-songe ", recueil publié lors d'un job d'été, à l'imprimerie familiale, que Mehdi Charef préfacera. Cet adolescent, c'était moi...
 
Fabrice Venturini La Poetique du Pre Songe

La nouvelle de sa mort m'a profondément affecté, d'autant que je ne l'avais pas revu depuis quelques années, mais fréquenté près de quarante ans. Il n'était pas venu, à deux reprises, à un rendez-vous avec un autre réalisateur ami et tout s'était dissipé, lentement, très lentement, trop lentement...

Je garde de lui l'image d'un homme complexe : discret, pudique, parfois colérique, aux accents d'orgueil et de simplicité mélés( je fais, entre autres choses, allusion à l'un de nos rendez-vous où l'acteur Ben Smail était présent et où le ton montait : Mehdi ne voulait pas d'un nouveau Jean-Pierre Leaud pour sa filmographie . Le film " Miss Mona " suffisait comme collaboration.

 J'ai toujours considéré ses trois premiers films comme essentiels dans son travail, puisque plus aboutis ( même si Mehdi regrettait des erreurs dans la mise en scène du " Thé au harem", je lui ai toujours dit qu'il n'avait jamais fait mieux ) . L'année de " Cartouches gauloises " fut en effet une année difficile : Michèle Ray-Gavras , sa productrice, , m'avait demandé de lui amener dix exemplaires du livre que je venais de consacrer à Mehdi ( l'avance sur recettes avait été refusée deux fois et peut-être, mon livre joint au dossier changerait la donne : je ne saurai jamais si cela a joué un rôle mais le film put se faire à partir de là ).
Mehdi Charef livre de Fabrice Venturini
Reste l'essentiel, Mehdi Charef, le Mehdi de mon adolescence ( et d'après ), vient de partir, définitivement. A l'inverse du film " La haine ", qui stipulait une importance de " l'atterrissage ", " Le thé au harem d' Archimède " évoque l'élévation : tout corps plongé dans un liquide subit une poussée verticale etc.

Belle route à toi Mehdi, du cimetière de Gennevilliers...à l'éternité
Croquis de Mehdi Charef pour le livre « Mehdi Charef conscience esthétique de la génération beur »

Croquis de Mehdi Charef pour le livre « Mehdi Charef conscience esthétique de la génération beur »

 

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