Art Cloche Mouvement précurseur du Street-Art par Lolochka

Le Musée Privé Magazine d'Art Moderne et Contemporain

Témoignage de Lolochka, artiste résidente du collectif Art Cloche

L’art Cloche ou comment créer, vivre, exposer diffuser ses oeuvres par des réseaux alternatifs montés dans des squats artistiques / 11 septembre 2009

L’ART CLOCHE bateau lavoir des années 80

Art Cloche, à l’origine Cloche Art est né dans le 14ème arrondissement de Paris aux confins du 13ème arrondissement, rue d’Arcueil, face à la Cité Universitaire Internationale, ombragé par le Parc Montsouris, dans les années quatre vingt. C’était un ancien dépôt de bombes occupé par des clochards, ferrailleurs, vagabonds, déchus de tout poils et des artistes purs et durs bohèmes ainsi que des dissidents de l’ex URSS…

Pour ma part, j’ai rejoins le groupe fin 85, diplômée des beaux arts de Venise fin 1981, j’avais dans le cinquième monté, aidée par ma famille et des amis un atelier-galerie, librairie de fabrication, création de masques que je démarrai artisan puis en association puis faillit faute de fonds.
En quête d’un atelier, je le trouvai là, véritable espace de liberté, de création et de monstration.

Pour la petite histoire, je suis née en 1957, rue de l’Amiral Mouchez, à un pas de la rue d’Arcueil dans la maison du poète René Arcos qui y avait créé au début du siècle dernier les Editions du Sablier avec le peintre et graveur Franz Masereel, membre du mouvement pacifiste, il était un des fondateurs du cénacle des poètes de l’Abbaye de Créteil et ami de Romain Rolland. Juste pour rappeler qu’à l’époque ce qui permis à de nombreux artistes de s’installer à Paris et d’en faire la Capitale de l’Art était le prix dérisoire de l’immobilier, on pouvait se loger sans être aussitôt tenu de travailler 7h par jour (et donc d’abandonner la création faute d’avoir le don d’ubiquité…) pour payer un loyer exorbitant; je suis née dans la maison d’un poète à Paris, mais je doute qu’il y ait encore beaucoup de poètes vivants à Paris aujourd’hui…

Lolochka huile sur toile de 1989 Maternité 116 x 89 cm

Lolochka huile sur toile de 1989 Maternité 116 x 89 cm    Collection Privée PHR

Le fait de me retrouver dans le lieu de ma petite enfance n’est pas innocent dans ma rencontre décisive avec Art Cloche mais le facteur déterminant fut d’y pouvoir travailler avec d’autres et d’y confronter mon travail aussitôt accompli aussi bien dans de fructueux échanges avec les autres artistes ( confrontations de styles, d’écoles, de techniques) qu’avec les clochards ( un public exigeant…) et bien entendu de pouvoir le diffuser sur place. J’ai en effet rejoins le groupe à un moment où la diffusion des oeuvres grâce aux festivals organisés sur le site commençait à prendre de l’essor et amateurs, collectionneurs et marchands commençaient de fréquenter le lieu et d’y acheter des oeuvres.

Le 6 rue d’Arcueil offrait des espaces cloisonnés et des espaces collectifs d’exposition régulièrement investis. Les clochards habitaient de préférence les rez de chaussée et le premier étage , les artistes occupaient les étages supérieurs. Les clochards et quelques artistes vivaient là mais la plupart des artistes avaient d’autres espaces où vivre à l’extérieur du squat bien que espace de travail et espace de vie pour un artiste, du moins ceux dont nous fûmes à ce moment était difficile à séparer tout à fait : pas d’atelier sans canapé et réchaud pour cuisiner! Là, pas d’horaires fixes mais des journées entières et des nuits de grande activité pour préparer les festivals auxquels tout le monde participait et qui proposaient performances et concerts en plus des expositions proprement dites . Les ateliers étaient ouverts au public et artistes et clochards faisaient joyeusement visiter les lieux.

Lochka Huile sur toile de 1989-90 dimensions 130 x 97 cm
Lochka Huile sur toile de 1989-90 dimensions 130 x 97 cm Collection Privée PHR
 

Des oeuvres emblématiques étaient créées pour les lieux mêmes Toute démarche commerciale était secondaire. Vendre n’était pas au coeur des préoccupations. Certains artistes refusaient et refusèrent jusqu’au bout toute tractation commerciale, je pense par exemple à Pierre Rodier qui avait investi tout un espace de fabuleuses yourtes mongoles bricolées avec des chiffons et des photos de magazine et qui ne voulut jamais se défaire d’une seule de ses pièces…Outre la gratuité du lieu, les matériaux utilisés par de nombreux artistes étaient gratuits également- matériaux de récupération-

Le bouillonnement créatif et intellectuel était renforcé par la présence d’une part des dissidents russes : artistes affirmés soucieux de préserver une liberté de création et de vie incompatible avec les pressions du régime qu’ils avaient quitté. Participant aux premiers festivals d’Art Cloche, on trouve Oscar Rabine- un des organisateurs de manifestations d’art dissident à Moscou, connues sous le nom de mouvement « des bulldozers » (des artistes avaient exposés dans un terrain vague de Moscou des oeuvres qu’ils ne pouvaient exposer ailleurs , l’exposition avait fait pas mal de bruit et avait été délogée par des bulldozers!…) et d’autre part par la proximité de la Cité Universitaire Internationale et de ses étudiants en philosophie, médecine, musicologie, arts plastiques etc…. qui fréquentaient assidûment le squat- passons sur l’aspect pratique extrêmement agréable qui nous permettait d’aller nous doucher un jour au pavillon Anglais, un autre au pavillon Italien etc…. le 6 rue d’Arcueil n’étant pas équipé de toutes les commodités…

L’électricité – largement piratée- puis le téléphone installé sous un nom d’emprunt autorisèrent qu’une bonne activité s’y déploie néanmoins. On verra comment lorsque les promoteurs ont voulu récupérer les lieux, la coupure de l’eau et de l’électricité outre l’installation de provocateurs- dealers mandatés par la police- ont été déterminants pour chasser toute vie du squat…

 Lolochka huile sur toile "Les Amants" dimensions 81 x 65 cm de 1994 Collection Privée Serge Hamon
Lolochka huile sur toile "Les Amants" dimensions 81 x 65 cm de 1994
Collection Privée Serge Hamon

En Juin 1986, l’expulsion de la rue d’Arcueil connût quelque retentissement. Nous manifestâmes avec des slogans comme “ En France, on préfère les artistes morts que vivants” – ce qui est toujours vrai- et des journaux comme Libération firent écho à nos justes revendications.

Nous avions aussi le soutien des commerçants du quartier, d’artistes reconnus comme Yankel ( fils de Kikoïne, né à la Ruche de Montparnasse et qui, nous rendant il y a peu de temps visite dans l’atelier de Schurder à la Ruche de Ris nous confiait non sans émotion retrouver là l’atmosphère de son enfance…Ainsi l’esprit de la Ruche s’est bien perpétué là n’en déplaise à nos détracteurs , avec ses bons et ses mauvais côté…) nous avions donc à l’époque le soutien de la galerie Garig Basmadgian, de la galerie Marie Thérèse Cochin, toutes deux connues principalement pour les oeuvres d’art russe qu’elles proposaient.

Quelques politiques s’intéressèrent aussi à nous (sans doute bien obligés) telle Mme de Pannafieu et lorsque nous fûmes finalement expulsés, la Ville de Paris nous permis d’entreposer à titre gracieux nos oeuvres dans un garde meuble, le temps de nous retourner…

Nous traversâmes vaillamment la Seine et c’est dans un vaste atelier de réparation Citroën désaffecté , situé dans le 18ème , rue d’Oran que nous prîmes nos nouveaux quartiers pour y fonder Art Cloche 2.

Le lieu était fort différent : 5 000 m2 de plein pied sous une verrière soutenue par une charpente métallique admirable. Quelques bureaux mais somme toute fort peu de petits espaces par contre , un espace tellement vaste que, ce qui permettait des festivals rue d’Arcueil donnait, rue d’Oran envie d’oeuvrer dans des dimensions plus colossales et d’accueillir un public plus large.

Les clochards ne nous suivirent pas, le lieu n’était pas adapté à leurs besoins la dimension de l’habitat y étant considérablement réduite; par contre, d’autres artistes -plus ou moins artistes d’ailleursse joignirent au” noyau dur” . C’était les années 80 et le marché de l’art s’emballait : les artistes qui vendaient enfin leurs oeuvres côtoyaient des opportunistes soucieux de faire de l’argent facile. Mais, malgré l’intrusion des marchands dans le temple, l’esprit d’Art Cloche perdura et les festivals qui se déroulèrent rue d’Oran furent encore de belles fêtes – gratuites- où la créativité primait sur la rentabilité. J’y réalisai, par exemple, un jeu d’échecs géant de 4m sur 4 avec un ami qui construisit l’échiquier et c’était vraiment pour y jouer ! (Ce jeu était composé d’une armée Art Cloche tourte faite de matériaux de récup et où la Reine occupait pour une fois la position symbolique du Roi- qui du coup pouvait mourir pour elle… qui s’opposait à une armée Lolochka de facture plus “classique” si je puis dire…)…
Georges Malentiel alors sculpteur y réalisa un somptueux cheval monumental qui se cabrait et qu’il dut abandonner dans les gravats…Là aussi nous travaillâmes avec le quartier, je me souviens que nous réalisâmes des peintures pour décorer la façade d’une coopérative de produits biologiques (eh oui, déjà!) qui y est peut-être encore. D’autres marchands, collectionneurs, galeristes, , mécènes s’intéressèrent à nous tels Eric Monti, M° Pierre Cornette de St Cyr, Bernard Féli, Christine Colas, Dominique Stal et j’en oublie certainement. Nous organisâmes des séminaires afin de définir plus avant ce qu’était “l’Art Cloche”, des critiques aussi s’intéressèrent à quelques uns d’entre nous mais les styles étaient sans doute trop divers et nous étions trop farouches et rétifs à une labellisation…Nous publiâmes à l’époque un (faux) numéro d’Art Press dont nous avons encore quelques exemplaires, si cela vous intéresse d’en savoir plus sur Art Cloche…

Lolochka huile sur toile de 1989 Boudha 130 x 97 cm
Lolochka huile sur toile de 1989 Boudha 130 x 97 cm Collection Privée PHR

La ville de Paris avait rue d’Oran un projet de crèche et Art Cloche 2 ne devait pas durer longtemps…

Avec le recul, Art Cloche 2 – pour exaltant- qu’il fut n’eut sans doute pas la profondeur d’Art

Cloche 1. Le lieu était magnifique mais un glissement s’opéra d’une véritable création artistique vers quelque chose de plus spectaculaire et à tout prendre de moins artistique et de moins vivant. : La coexistence avec les clochards- pour dure qu’elle fut souvent- était très riche d’expérience de vie, de confrontation réelle de notre travail avec de vraies personnes, pas avec des “professionnels” de l’art… Le fait qu’ils n’aient pas eu leur place dans le second squat a en fait considérablement affaibli nos positions en réalité. Aussi la venue des spéculateurs et professionnels de tout poil aura réduit trop vite et trop facilement ce que nous faisions à de vulgaires marchandises mais, c’est un -triste- constat, je ne crois pas que nous aurions pu agir autrement, nous étions le terrain de changements sur lesquels nous avions peu de pouvoir… Art Cloche se dissous pratiquement avec la fin de la rue d’Oran mais, on peut dire que, déjà en quittant la rue d’Arcueil, quelque chose s’était irrémédiablement perdu…

Pourtant, il n’était pas question de cesser de travailler dans le même esprit de liberté radicale c’est à dire en refusant de “perdre notre vie à la gagner” mais de chercher par tous les moyens à continuer de consacrer l’essentiel de notre temps à créer, peindre… Rester libres et créatifs c’était alors continuer d’occuper des lieux abandonnés pour y créer en récupérant des matériaux jetés. Certains ouvrirent de nouveaux espaces sur Paris : les Russes par ci, d’autres par là, et le noyau dur d’Art Cloche opta pour l’exil en banlieue au CAES de Ris Orangis sur les traces de Schurder qui y avait installé son atelier dès la chute d’Arcueil…

Le C.A.E.S. de Ris Orangis : Centre Autonome d’Expérimentation Sociale- actuellement en cours de destruction- est une ancienne antenne de l’armée de l’air, à l’origine une chocolaterie, qui est passée par tous les ministères avant de finir lui aussi entre les mains des promoteurs. Un espace énorme composé de nombreux bâtiments dont d’anciens hangars d’avions et anciens bureaux qui abritât à son acmé : un centre d’hébergement affilié à la DDAS, une imprimerie, un atelier de sérigraphie, une salle de concert ( entre autres jouèrent La Mano Negra, les Négresses Vertes et tant d’autres), une salle de spectacles, un restaurant- cabaret, un théâtre, un garage associatif, deux tapissiers, une menuiserie, une école de Samba, un atelier de décoration et j’en passe et tout cela sans compter les habitants et les ateliers d’artistes…

Ce lieu comme son nom peut donner à penser est né sous des auspices plus politiques et sociales qu’artistiques st, si Art Cloche s’y retranche, il n’y eut jamais qu’un statut un peu à part. On créa là la Ruche de Ris puis y lançâmes les Croisières de l’Art en Essonne. Outre l’espace pour créer nous trouvâmes là encore une fois des espaces remarquables d’exposition à un point tel qu’y exposaient toujours volontiers ceux même qui exposaient en galerie. On exposait là mieux qu’en galerie mais on exposait aussi-pourquoi pas – en galerie et dans les lieux dévolus à la “culture” par les communes avoisinantes. Personnellement j’étais sous contrat avec une galerie (cela n’a pas duré longtemps…) au moment où je me suis installée au CAES puis, j’ai investi un atelier logement à Evry qui m’a été attribué par le Ministère de la Culture et où je suis encore, mais j’ai continué de travailler et d’exposer régulièrement au CAES. Parce qu’encore une fois c’est un espace de liberté et de création formidable et les lieux à chaque fois agencés différemment pour y accueillir des expositions sont cent fois plus intéressants que les galeries ( plus grands, aménageables à volonté…)

Aujourd’hui, le CAES est en train d’être démoli et, si les artistes y sont encore, les conditions d’épanouissement sont en voie de disparition. Les promoteurs veulent y construire des ateliers qu’ils vendront à qui pourra les acheter. Déjà, rue d’Arcueil, 6 ateliers d’artistes avaient été créés et proposés au “noyau dur’ d’Art Cloche. Mais, comme disait Schurder ici présent : “Que faire d’un atelier avec un loyer tel qu’il nous faudra travailler en dehors- et donc ne plus peindre- pour le conserver ?”

La logique d’Art Cloche est une logique résolument anticommerciale et anti-production marchande…

Même si les artistes désirent vivre de leur art et ne dédaignent pas de vendre, ce n’est pas au point d’en faire l’axe central de nos créations…Art rime avec clochard, vagabond, gratuité, recherche, peindre comme mode de vie, peindre, rester un enfant, peindre, créer, y consacrer le plus de temps possible et, pour ce faire, encore, longtemps après avoir été virés de Paris où il n’y saurait plus y avoir de pauvres, nous voilà rejetés de la banlieue et c’est en Province dans une ancienne ferme dans le Parc Naturel du Morvan que nous trouvons aujourd’hui ce dont nous avons besoin : de l’espace et des matériaux…

Dans ce nouvel espace, nous avons déjà pour voisins des artistes hollandais venus eux aussi chercher là ce qu’on ne trouve plus dans les villes ni dans leurs périphéries de l’espace à un coût abordable…

Pour conclure, je dirai que pour Art Cloche peu importait la nature des friches occupées et, si l’on nous avait proposé un château Renaissance, nous nous y serions trouvés biens – nous saurions intervenir à Versailles!- Notre voeu pieu serait que toute recherche, toute création, ne soit pas asphyxiée par le souci de la rentabilité immédiate. Tant qu’il restera des espaces abordables, des artistes s’y installeront pour y créer et l’art ne sera pas complètement mort ou complètement soumis.

Je vous remercie de votre attention, merci aux organisateurs, merci tout particulièrement à toi Claire Gravrand et bon courage et bonne chance à vous dans ce lieu formidable !

L’aventure continue

Lolochka

 

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