Le douanier, l'oiseau et le verdict ou comment définir une œuvre d'art

Le Musée Privé Magazine d'Art Moderne et Contemporain

Françoise Forgerit portraitQuand en 1926, Brancusi expédie de nouveau des sculptures aux États-Unis où il est fort apprécié, il ne peut en imaginer les conséquences, ni l'immense retentissement sur l'histoire et le monde de l'art.
Acte 1 : un douanier inconnu à l'origine d'une drôle d'histoire
Acte 2 : l'Oiseau au cœur d'un procès hors norme : Brancusi contre les Etats-Unis
Acte 3 : le verdict , naissance et reconnaissance de l'art moderne


Acte 1 : un douanier inconnu à l'origine d'une drôle d'histoire

En application du Tariff Act de 1913 renforcé en 1922 article 1704 , article  qui prévoyait la libre importation des œuvres d'art aux Etats-Unis , Brancusi envoyait régulièrement à New-York de nombreuses sculptures en n'ayant qu'à jurer , sous la foi du serment au consulat américain de Paris, que ces œuvres étaient bien des œuvres d'art réalisées par lui-même, Brancusi artiste .
Mais en 1926 , un douanier zélé fait saisir un envoi d'une vingtaine de sculptures et somme Brancusi de payer les droits de douane à hauteur de 40% de la valeur déclarée de l'ensemble des sculptures considérées comme des objets manufacturés , donc taxés comme prévu par l'article 399 du Tariff Act .
Même si les influents amis de Brancusi obtiennent des facilités , visa de transit et taxation des œuvres uniquement vendues , Brancusi s'indigne de la non-reconnaissance de ses sculptures comme œuvres d'art , et décide de porter l'affaire devant la justice en prenant , comme pièce à conviction , la sculpture L'oiseau dans l'espace . Celle-ci avait été achetée auparavant par son ami Edward Steichen , auquel était réclamée la somme de 240 dollars par les douanes américaines pour pouvoir la conserver aux Etats-Unis .
Bien évidemment l'enjeu dépasse le cas concret de la sculpture , la défense des intérêts de Brancusi pour l'ensemble des œuvres saisies , et même le sujet de la libre circulation des œuvres d'art , pour mettre en scène, dans un temps court et en un lieu public précis, les arguments des opposants et défenseurs de l'art moderne avec obligation d'une conclusion par un jugement, bref un enjeu inédit .
Le ton en est donné dès le 1er jour du procès par le titre de l'article du New York American du 22 octobre 1927 :
" Art , it seems , is art if one thinks it is " ( " l'art , semble-t-il , est de l'art si on le considère comme tel " )

Françoise Forgerit

Brancusi l 

Brancusi l'oiseau dans l'espace 1925

 

Acte 2 : l' Oiseau au coeur d'un procès hors norme : Brancusi contre les Etats-Unis

Le procès se déroule en 3 temps , interrogatoires des témoins du plaignant et du défenseur ainsi que de Brancusi ( à Paris ) , conclusions des avocats et enfin le jugement . Les questions posées concernent principalement 3 sujets : la nature de l'objet l' Oiseau , l'auteur de l'objet Brancusi , et la définition d'une œuvre d'art .

La nature de l'objet l'Oiseau
- L'objet l' Oiseau dans l'espace est- il un original ou un produit industriel fabriqué en série ?
Brancusi et le propriétaire de l' Oiseau expliquent le processus de fabrication depuis la taille du marbre jusqu'au bronze coulé dans le moule en plâtre. Surtout , ils affirment que Brancusi lui-même a taillé et limé le bronze pendant 20 ans pour aboutir à cette œuvre unique et et originale . Brancusi conclut " il n'existe au monde aucun autre bronze pareil à celui-ci.
- L'objet l' Oiseau est - il ressemblant à ce qu'indique son titre ?
C'est un moment difficile pour le témoin de Brancusi qui s'enlise
Q : " si Brancusi l'avait appelé "poisson" , vous y verriez un "poisson" ?
R : s'il l'avait appelé "poisson" , je l'appellerai "poisson " "
Néanmoins il réussit à déplacer le sujet en glissant de la ressemblance figurative à la ressemblance subjective " il ne ressemble pas à un un oiseau , mais je le ressens comme un oiseau " .
Surtout , un second témoin apporte une preuve irréfutable en montrant une sculpture de l'Egypte ancienne, unanimement considérée comme une œuvre d'art , un faucon "où les plumes ne sont pas figurées, les pattes non plus ".
Enfin, les autres témoins iront plus loin pour dissocier le titre l'Oiseau de l'œuvre elle-même " le fait qu'elle représente ou non un oiseau n'a pour moi aucune importance. Je pense que c'est la sensation du vol , le sentiment de l'essor, que ce sont ces caractéristiques- là qui me donnent le sentiment d'un oiseau ".

L'auteur de l'objet Brancusi
Brancusi est-il un artiste ?
- Les témoins de Brancusi montrent qu'il est un artiste de renom par sa présence dans les musées , expositions , livres et revues d'art , et récusent que ce soient les seuls liens d'amitié qui aient été à l'origine de l'achat de l'Oiseau ou de leur admiration pour lui
- Mais les témoins des Etats-Unis cherchent à attaquer personnellement Brancusi l'accusant d'être un marginal , se réfugiant dans l'abstraction par dépit de ne pouvoir faire du figuratif . L'astuce des témoins de Brancusi consiste à montrer que l'artiste, par sa liberté de création, fait toujours une œuvre unique , mais que cette œuvre appartient à un ensemble plus vaste , à des mouvements artistiques, voire à des formes d'art très anciennes tel le Faucon qui date de plus de 3000 ans en Égypte .

La définition d'une œuvre d'art
L'objet est-il une œuvre d'art ou un objet artisanal ?
- Les témoins des Etats-Unis veulent assimiler Brancusi à un artisan ou un ouvrier " merveilleux polisseur de bronze ". La réponse est claire : un ouvrier " pourrait la polir mais ne pourrait la concevoir . Toute la question est là . Il ne peut concevoir ces lignes particulières qui lui confèrent cette beauté unique . C'est cela la différence entre un ouvrier et un artiste " . L'Oiseau est une œuvre d'art car elle a été conçue et créée par un artiste .
- La dernière attaque est violente " elle est trop abstraite et constitue une perversion de la sculpture formelle .....je ne crois pas qu'elle exprime la beauté ".
Là encore , la réponse est limpide " elle donne l'impression du vol , elle suggère la grâce, l'élan , la vigueur alliée à la vitesse , dans un esprit de force , de puissance , de beauté , comme l'Oiseau ". Ainsi est confirmée la valeur esthétique de l'œuvre d'art , sa forme , ses lignes , son équilibre . Et pour conclure " avez- vous jamais pensé à une définition de l'art que vous pourriez nous proposer....c'est une chose créée par l'homme qui fait naître une réaction émotionnelle inhabituelle....je dirais : qui sollicite le sens esthétique , le sentiment de la beauté ". Et voilà , l'Oiseau est une œuvre d'art car elle traduit une idée et la beauté .

Acte 3 : le verdict , naissance et reconnaissance de l'art moderne

Extrait du jugement du 26 novembre 1928 :
" nous pensons que les décisions de justice les plus anciennes auraient exclu l'objet importé de la catégorie des œuvres d'art , ou pour être plus précis , de la catégorie du grand art . Sous l'influence des écoles d'art moderne , les points de vue qui prévalaient autrefois se sont modifiés en ce qui concerne les critères nécessaires pour constituer de l'art au terme de la loi.....
...une école d'art dite moderne s'est développée dont les tenants tentent de représenter des idées abstraites plutôt que d'imiter des objets naturels . Que nous soyons ou non en sympathie avec ces idées d'avant-garde et les écoles qui les incarnent , nous estimons que leur existence comme leur influence sur le monde de l'art sont des faits que les tribunaux reconnaissent et doivent prendre en compte .
Il nous apparaît que l'objet sur lequel nous devons statuer n'a d'autres fins que décoratives , que sa finalité est la même que celle de n'importe quelle sculpture des maîtres anciens . Il est beau et de lignes symétriques , et en dépit d'une certaine difficulté à l'assimiler à un oiseau , il n'en demeure pas moins agréable à regarder et d'une grande valeur ornementale . Et considérant sur la foi des témoignages qu'il s'agit de la production originale d'un sculpteur professionnel , d'une sculpture et d'une œuvre d'art selon les experts mentionnés ci-dessus , nous recevons la plainte et jugeons que l'objet a titre à l'entrée en franchise en vertu de l'article 1704 ci-dessus ."
Brancusi avait gagné son procès , les plaignants furent remboursés , mais il avait fallu que la loi tranche , ce qui interroge sur l'importance des réticences à rompre avec l'art occidental issu de la Renaissance . Ainsi , le regard sur l'art avait changé pour intégrer de nouveaux modes d'expression , en particulier l'abstraction .
Le vingtième siècle commençait.

Françoise Forgerit

 

LE MUSEE PRIVE

tél: (33) 09 75 80 13 23
Port.: 06 08 06 46 45

 
Le Musée Privé Magazine d
 

 Patrick Reynolds
Directeur de publication

  art à Paris - LE MUSEE PRIVE
 

sur rendez-vous à la demande

Visitez notre boutique sur artprice

Visitez notre boutique sur ebay


CHERCHER SUR NOTRE SITE

 

artprice